54 ans pour boucler un marathon, la pire performance de l’histoire des Jeux olympiques !


Vous êtes nombreux et nombreuses à suivre depuis la France, en dépit d’un décalage horaire de 7h, les Jeux Olympique de Tokyo qui se déroulent en grande partie dans la capitale japonaise entre le 21 juillet et le 8 août. Cependant pour quelques épreuves, des villes avoisinantes ont été choisies comme par exemple Ichinomiya pour les compétitions de surf voire plus loin avec l’épreuve du marathon à Sapporo; sur l’île septentrionale d’Hokkaido. Initialement prévu à Tokyo, le marathon a été déplacé dans cette ville pour éviter l’écrasante chaleur et l’humidité étouffante de la capitale nippone à cette période de l’année. il devrait faire cependant 30°c à Sapporo dimanche prochain, le jour de la compétition.

A propos de marathon, connaissez-vous l’histoire extraordinaire de Shizo Kanakuri (金栗 四三) qui mit 54 ans pour boucler son marathon aux Jeux Olympiques de Stockholm en 1912?

Source Ouest-France (Gautier Demouveaux)

En 1912, aligné au départ du marathon des JO de Stockholm, l’athlète japonais Shizo Kanakuri disparaît pendant l’épreuve. Il bouclera finalement sa course plus de 54 ans plus tard. Retour sur cette histoire incroyable, qui passionna des millions de Suédois.

S’il y a un record qui ne risque pas d’être battu lors de ces 32es olympiades de l’ère moderne, c’est bien celui du temps le plus long pour boucler un marathon, détenu par Shizo Kanakuri. Une performance dont n’a pas été fier cet athlète japonais, pourtant bon coureur de fond, père des courses d’endurance au pays du Soleil levant et membre de la première délégation japonaise olympique de l’histoire, qui se rend aux JO de Stockholm en 1912.

Quelques mois avant l’événement, le Comité national olympique japonais voit le jour sous la pression de Pierre de Coubertin, le président du Comité international olympique. « Après les JO de Londres de 1908, Coubertin a décidé qu’il était temps pour les Asiatiques de se joindre à la mêlée, et il a donc pris des dispositions pour qu’un représentant japonais rejoigne le CIO, explique l’historien Kazuo Sayama dans un article du Japan Times. L’homme qui a obtenu cet honneur est Jigoro Kano, considéré comme le fondateur du judo moderne. »

En ce début de XXe siècle, le sport n’est pas une activité particulièrement populaire dans ce pays. Les premiers clubs apparaissent sur les campus universitaires, et c’est dans ce cadre qu’il organise des sélections pour les épreuves d’athlétisme, au cours du mois de novembre 1911.

Lors du test pour le marathon, un jeune homme surclasse tous ses adversaires : Shizo Kanakuri, un étudiant de l’ENS (École normale supérieure) Tokyo âgé de 20 ans, originaire du sud du Japon. Il s’impose facilement en réalisant un temps impressionnant de 2 heures 32 minutes 30 secondes ; une performance telle que, si elle avait été homologuée officiellement, elle lui aurait permis de décrocher le record du monde du marathon.

Le coureur néophyte est donc tout naturellement sélectionné pour participer aux JO prévus en Suède au cours de l’été suivant. La délégation japonaise, composée d’un autre athlète, le sprinteur Yahiko Mishima de l’Université impériale de Tokyo, est dirigée par Hyozo Omori, un spécialiste de l’éducation physique.

À une époque où l’avion n’existe pas, se rendre en Suède depuis le Japon s’avère un véritable périple, et nécessite un sacré budget. Pour financer le déplacement de sa délégation, une souscription volontaire est lancée dans tout le pays et permet de récolter les fonds nécessaires. Le 16 mai 1912, au moment de quitter leur île en bateau, la presse annonce leur départ. Le Japan Times exprime l’espoir mis dans ses deux représentants : « Comme c’est la première fois que des athlètes japonais participent à ces compétitions mondiales, il est impossible de dire ce qu’ils réaliseront. Mais les deux sont pleins de cran et d’entrain, et on peut compter sur eux pour se faire honneur ainsi qu’au Japon. »

Après une semaine en mer pour rejoindre Vladivostok en Russie, l’équipe japonaise embarque ensuite dans le Transsibérien et parcourt toute la Russie en train, avant de traverser la mer Baltique et atteindre enfin Stockholm, après près de 20 jours de voyage ! « En plus du manque d’expérience des coureurs nippons, les conditions pour s’entraîner étaient très limitées dans ces conditions, poursuit Kazuo Sayama. Pour tenter de garder sa condition physique, Shizo Kanakuri profite de chaque arrêt en gare pour courir autour de la station. » C’est pourquoi il arrive exténué en Suède le 2 juin, et il lui faut cinq jours de récupération avant de pouvoir s’entraîner à nouveau. Une fois arrivés dans la capitale suédoise, une autre épreuve se dresse devant Kanakuri et son compatriote : s’adapter à la nourriture scandinave, bien différente de ce dont ils ont l’habitude ! Omiri, le chef de la délégation, tombe malade et le marathonien tente, tant bien que mal, de lui trouver des remèdes dans un pays qu’il ne connaît pas, au lieu de se concentrer uniquement sur l’entraînement.

Pour la première fois de l’histoire des JO, une délégation japonaise prend part à l’événement en 1912 à Stockholm. (Photo : Wikimédia Commons)



Le marathonien Shizo Kanakuri et le sprinteur Yahiko Mishima composent la délégation japonaise, présidée par Hyozo Omori, un spécialiste de l’éducation physique. (Photo : Kyodo News Stills via Getty Images)

Une épreuve dantesque

Le 14 juillet 1912, à 13 h 30, alors que le soleil est à son zénith, les 68 coureurs du marathon attendent le départ de l’épreuve considérée comme la plus importante des JO à l’époque. « Toujours le même soleil implacable, pas un nuage dans le ciel, la température est étouffante », rapporte l’envoyé spécial du journal sportif français L’Auto. En effet, le thermomètre indique 35 °C à l’ombre, les athlètes se protègent comme ils le peuvent, avec des tissus noués sur la tête ou des chapeaux. Pendant plus d’un quart d’heure, ils patientent sous un soleil de plomb au milieu du stade olympique, le temps que les personnalités arrivent dans les tribunes.

Parmi les coureurs, Shizo Kanakuri détonne un peu avec ses sandales traditionnelles en toile appelées tabi. À 13 h 48, le départ est enfin donné, devant le roi de Suède et ses enfants. « Des ambulances et des docteurs en automobiles suivent [le peloton] pour ramener les concurrents qui abandonneraient en cours de route », précise le reporter de L’Auto. Et il y a de quoi faire car c’est l’hécatombe, les concurrents tombent comme des mouches et les abandons se succèdent. Parmi eux, le coureur Portugais Francisco Lazaro s’écroule inanimé sur la chaussée, peu après le 30e kilomètre. Transporté à l’hôpital, il décédera le lendemain matin « victime d’une méningite engendrée par une insolation », d’après le médecin.

Un coureur porté disparu

Après 2 heures 36 minutes 54 secondes, le Sud-Africain Ken McArthur franchit en vainqueur la ligne d’arrivée, tandis que moins de la moitié des athlètes finissent la course. Alors que le dernier concurrent franchit la ligne, les commissaires olympiques récupèrent la liste des sportifs ramassés par la voiture-balai. Et là, c’est l’étonnement : où est passé le coureur japonais ?

En effet, Shizo Kanakuri ne figure pas dans la liste des coureurs ayant abandonné, sans pour autant rallier le stade olympique. Il est déclaré disparu et les organisateurs partent à sa recherche. Ils missionnent même la police de Stockholm pour retrouver l’athlète manquant. 48 heures après la fin de l’épreuve, toujours aucune trace du Japonais. La presse locale s’empare de l’affaire et mène son enquête.

Parmi les témoignages récoltés par les journalistes, certains racontent qu’il aurait été vu, ivre mort, dans un bar de la capitale suédoise. D’autres racontent qu’ils l’ont aperçu en charmante compagnie, au bras d’une autochtone… Les Jeux olympiques se referment et on oublie là-bas ce fameux Japonais, toujours officiellement recherché, qui devient peu à peu une légende urbaine pour les Suédois sous le nom du « marathonien perdu ».

Retrouvé cinquante ans plus tard

En 1962, pour le 50e anniversaire des Jeux de Stockholm, le journaliste d’une émission de télévision scandinave retrouve la trace de Kanakuri et lui apprend qu’il est toujours officiellement porté disparu en Suède. L’ancien coureur japonais accepte de lui raconter son histoire. Le jour du marathon, ce 14 juillet 1912, alors qu’il vient de passer le 27e kilomètre, l’athlète japonais est pris d’étourdissements. « À l’époque, on croyait au Japon que la transpiration fatiguait les coureurs, explique l’historien Kazuo Sayama. L’approche initiale de Kanakuri était de s’abstenir de boire les jours précédents la compétition… » C’est donc passablement déshydraté que le coureur japonais avait pris le départ du marathon, malgré la chaleur caniculaire ! Le voyant ainsi, des spectateurs, pris de pitié, lui offrent un jus de fruit et lui proposent de se reposer quelques instants dans un lit. Kanakuri s’endort comme un bienheureux… Jusqu’au lendemain matin !

À son réveil, il est en plein désarroi. Dans les premières minutes qui suivent, il envisage de rester caché en Suède, mortifié par la honte qui l’assaille. S’il estime avoir déshonoré son pays, il se ressaisit et retrouve son optimisme, se jurant que cet échec engendrera un succès futur. Habillé de vêtements donnés par ses bienfaiteurs, il file directement au port pour rejoindre en catimini sa délégation qui s’apprête à embarquer pour le voyage retour. De peur d’être la risée de tout le monde, il n’informe pas les responsables de l’événement de son sort et reste donc officiellement disparu dans les classements olympiques.

Shizo Kanakuri (2e en partant de la gauche, au milieu d’autres pionniers de l’athlétisme japonais) sera critiqué pour sa performance de 1912 par une partie de la presse de son pays. Lui-même avouera sa honte mais persévérera dans la course à pied. (Photo : Wikimédia Commons)

À son retour au pays, certains médias critiquent vivement sa contre-performance, d’autres saluent malgré tout la participation historique de cet athlète néophyte, face aux meilleurs sportifs du monde, mieux préparés. Malheureusement, il ne peut prouver qu’il a progressé et appris de ses erreurs quatre ans plus tard car les Jeux olympiques de Berlin sont annulés à cause de la Première Guerre mondiale.

En 1920, Kanakuri est bien présent en 1920 aux olympiades d’Anvers, où il termine cette fois-ci le marathon à une honorable 16e place. Il sera une nouvelle fois sur la ligne de départ lors des JO de Paris en 1924, mais sera contraint à l’abandon, sans créer d’émoi comme douze ans plus tôt ! Après sa carrière de sportif de haut niveau, Shizo Kanakuri devient professeur de géographie, dans le collège de Tamana, sa ville natale, tout en poursuivant la promotion du marathon dans son pays.

En 1967, cinq ans après la diffusion du reportage de la télévision suédoise, il est invité par le comité national olympique suédois à venir finir son fameux marathon. Âgé de 76 ans, le Japonais reprend sa course là où il l’avait quittée plus d’un demi-siècle plus tôt. Kanakuri coupe la ligne du stade olympique de Stockholm en trottinant, 54 ans, 8 mois, 6 jours, 8 heures, 32 minutes, 20 secondes et 3 dixièmes après avoir pris le départ !

Quelques minutes après avoir décroché le record du plus long marathon de l’histoire, le vieux Japonais a déclaré : « C’était un long voyage ! En cours de route, je me suis marié, j’ai eu six enfants et dix petits-enfants ! » Shizo Kanakuri est décédé en 1983 à l’âge de 92 ans, il est considéré aujourd’hui comme le père des courses d’endurance dans son pays.

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